Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri, déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la douleur pour compagnes… sentant planer enfin sur lui la malédiction qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre rêvait… Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse, puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le croyant endormi, n'osait le réveiller.

Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine, il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa face impassible, l'œil vainement cherchait à rire. Admirant sa belle Jeanne, il lui demanda:

—Comment es-tu montée seule, mignonne?

—Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque chose.

—Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette parole douce comme un chant d'oiseau.

—Dis, ma belle aimée.

—Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient des fleurs.

—Eh bien?…

—Elles étaient habillées en noir… comme moi!…

Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant.