—Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse… C'est moi qui suis la victime d'une escroquerie.
Le commissaire eut un sourire… On obligea Fernand à descendre et on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui, l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour interroger les domestiques.
La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police, il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison, l'avait anéanti.
Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière, il ferma les yeux pour se souvenir de tout.
L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite voiture pour ne pas le gêner.
Fernand pensait à sa nuit… Tout ce qu'il avait longuement combiné venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir était détruit… Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait précipité sa perte.
On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier, puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?… Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui pouvait renverser un plan si habilement arrêté… Il avait les fonds, il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été dupe… Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites.
Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge qui lui enveloppait le front tomba… Il avait oublié sa blessure: c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le remplaça pas.
Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur mordirent son cœur de leurs dents aiguës… Sa femme, cette admirable créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre… C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux… Lui qui si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle horrible torture il avait fait endurer à d'autres…
Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui demanda: