—Qu'avez-vous, monsieur?…

—Rien, rien, fit-il…

Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant lui… N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt se placer devant ses yeux… vînt lui dire:

—Regarde!

Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations.

Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix… N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?… Est-ce que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui parurent réalisables…

Si Pierre vivait?… et si sa femme avait été la complice de Pierre Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de la ruine ajouter les douleurs du ménage… Sa femme l'avait trompé; et il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette heure, il aurait dû veiller… Cette pensée lui déchirait le cœur, mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les rendre féroces.—Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le frappait, se sentait animé pour la lutte… Il n'était pas homme à subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!… Il n'avait pas de sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne la chair, il demandait l'explication à la raison… Il n'y avait pas de fantôme…; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu distinctement Pierre Davenne…, celui qu'il avait outragé…, celui qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau:

«… Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!»

Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui, sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison…, c'était lui… et pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre les mains les faux de la maison Wilson!… Son mariage? Non, de ce côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser…: Il fallait sortir de là… il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un coquin est large… Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger du comte Otto… et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait parlé de bijoux faux… Mais il n'y croyait pas: cela devait être encore une manœuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent.

Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre
Davenne!… Séglin s'arrêta à cette idée.