Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et lui dit:
—J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on lui donnât un coup de fer…
—Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête.
—Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un bon pourboire…
Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience, il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas. Mais, se remettant aussitôt, il dit:
—Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle! elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil…
—Bien, monsieur.
—Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de Zintsky.
Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui conduit à la gare de départ.
Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un vêtement complet de velours…, c'est-à-dire une vareuse sans collet, attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied.