—Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit; à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui.

Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait, se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit:

—Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous allez vous rendre chez notre correspondant à Turin.

—Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait…

—Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette nuit: un million… Il faut que vous soyez là. Vous prendrez du repos en wagon… Vous ne me refusez pas?…

—Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut…

Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur ses traces…; car le père Picard était la probité même. Il était dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête et embarrassé… S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont il avait été la dupe.

Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin, arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard:

—J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux.

Le père Picard obéit… C'était une manœuvre pour que le cocher ne pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier.