—Comment ça? que s'est-il passé entre vous?

—Rien, maître.

—Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage?

—Non, maître.

Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature:

—Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais?

—À vous, maître, je ne sais pas mentir… J'étais heureuse de partir avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le… pour me rendre libre, tout à toi… Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi… Alors je suis partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres… et quand je me suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a ri… Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête… Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises… Je me suis couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien là, libre, maître de soi… et je ne pouvais dormir. Au bout d'une heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture des senteurs d'huile âcre qui me portaient au cœur… Je ne pus dormir, j'avais hâte de voir le jour… Au matin, quand je me levai, j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire… Puis des gens qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine vêtue… qu'on me regardait… Quand Georgeo revint du marché, il me sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son pain sous le bras… Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale… et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je dormais si bien, où ça sentait si bon… Les effets que je portais me cuisaient sur la peau… et je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour… Alors je me fis honte: je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain dur, le gros vin rouge, la viande noire… Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux plus être pauvre…

—Et Georgeo?

—Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu… et je suis venue…

—Tu ne veux plus le revoir?