—Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie est encore endormie…

—Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine… Asseyez-vous, mon amie, et écoutez-moi.

La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire, Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance qu'elle exécutait… Sans espoir, elle voulait désespérer les autres.

Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant. Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon demandé:

—Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!

Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque côté du fauteuil… Elle regarda son père, et jeta un cri en se dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort… Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse enfant criait, sanglotait et voulait mourir… Les voisins, accourus à ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces, répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette douleur.

La secousse produite par la mort de son père la força à prendre le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet appartement occupé par la mort… À l'heure où, évitant de faire du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même.

Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la mort, et les soins ne lui manquèrent pas… C'est Pierre qui la faisait veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne, où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne… Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car, dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la vengeance.

—Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je vous parle, la punition commence…

Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé.