—Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de même?… Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet… Attends, ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il faut laisser jeûner le pauvre monde… Nous allons te donner un bonbon, vieux gourmand.
Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile:
—Ouvrez la bouche et ne mordez pas… ou sans ça… je tape! Là! vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit joyeusement.
Rig disait:
—Où vas-tu?
—Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant… Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!… Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la misère… Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un sort…
Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir: il n'ouvrait l'œil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval. Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre; à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien comme le diable, se tenant à l'avant ainsi qu'il disait, tenant son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les lumières des voitures qui s'avançaient devant lui…
—Bon sang… En v'là un qui va m'aborder!… Et vire donc, eh! vieille carcasse… Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans… et potence à l'ail!… tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord… appuie donc… Quoi que tu dis!… Espère! espère!… On a l'œil… Hue donc!
Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre:
—Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça avait flotté comme nous… Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais faire des bêtises avec Simon… sinon, ça tourne mal… Tu te croyais malin, tu te disais: Simon est une vieille plie…, bête comme une morue… Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille… Simon est solide au poste… l'œil au quart… Le lieutenant a dit: Il faut que tu me ramènes le vieux sauvage avec l'argent… Tu vois, je t'amène avec tout ton bazar… Hein! et ça a été vite… On tournait une rue et les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour répondre aux injures du cocher: