—Mon oncle, fit celui-ci, on ne m'y attend que ce soir; nous pouvons nous faire faire ici ce que nous irions chercher là-bas; nous avons à causer de graves affaires; en déjeunant ici, nous parlerons plus librement!

—Déjeuner ici! fit le vieux Rig, faisant la lippe avec ses lèvres minces.

—Craignez-vous de mal déjeuner?

Le vieux Moldave cligna de l'œil et fil un geste d'assentiment.

—Mais, mon cher oncle, se récria Fernand; en dehors du dîner, c'est ici que je prends mes repas; les quelques artistes que j'y vois sont gens de goût, j'ai bonne table et bon vin, rassurez-vous.

—Très bon vin? demanda Rig!

—Exquis.

—J'accepte alors; nous avons beaucoup à parler, nous allons bien boire.

Ils se sourirent tous les deux; les cerveaux des deux coquins avaient eu la même pensée: se faire boire, se griser, s'arracher mutuellement ce que ni l'un ni l'autre ne voulait dire.

À compter de cette minute, ce fut entre les deux intrigants une lutte de courtoisie, d'amabilité. En écoutant Fernand, le vieux Rig, qui s'y connaissait, était forcé de s'avouer qu'on ne pouvait, en aussi peu de paroles, dire autant de mensonges. À certains récits de Fernand, étourdi de l'air de sincérité, de la voix franche de son soi-disant neveu; il était tenté de se jeter à son cou et de dire émerveillé: