—Ah!… ah!… je vous y prends: on fait donc ses farces?

Fernand, ne voulant pas laisser à l'oncle Danielo le temps de faire de mauvaises suppositions sur leur étrange rencontre, disait:

—Vous ne pouvez pas vous expliquer pourquoi je suis ici; cela, du reste, est incompréhensible. Allez donc supposer que le hasard vous amènera juste chez moi; mais je tiens à ce que vous vous expliquiez immédiatement la chose. Un négociant sérieux ne doit pas être un artiste. À Paris, pour être négociant, il faut être bourgeois, bourgeois de l'habit jusqu'aux moelles; avoir des goûts artistiques et les laisser paraître, c'est compromettre sa situation, c'est tuer son crédit. Un négociant faisant en s'amusant de la sculpture ferait dire à ceux qui l'entourent: «Ce n'est pas un homme sérieux; au lieu de s'occuper de ses affaires, il fait des bonshommes.» Or, de ce jour, le crédit est tué, les relations douteuses, on passe pour un bohème; enfin la maison est perdue. Lorsque j'ai dû épouser votre nièce, c'est sous l'idée de cette prévention que l'on a peur des artistes que je me suis abstenu de vous dire la petite passion à laquelle je sacrifie. J'ai appris la sculpture, je suis sculpteur, je quitte ma maison de commerce, aussitôt que cela m'est possible, pour accourir ici prendre mes ébauchoirs: le négociant fait vivre l'artiste. Comme des indiscrétions pourraient me nuire, j'ai changé de nom. C'est ce qui vous explique pourquoi Carle Lebrault, le sculpteur, ne fait qu'un avec Fernand Séglin. Mon cher oncle, je veux tout de suite vous rassurer sur ma passion de bohème. D'autres ont comme vices le jeu, les femmes, l'inconduite. Moi, c'est la maison, l'atelier; mes frais de modèles me coûtent moins que la plus petite soirée comme négociant, que je donnerais chez moi; vous voyez qu'Iza n'a rien à craindre.

Le sang-froid, la légèreté, l'enjouement avec lequel tout cela fut dit, stupéfiaient le vieux Rig, qui, avec raison, avait la prétention d'être un fort en mensonge.

—Eh! fit le vieux Rig d'un air bonhomme, que ne le dites-vous à Iza? elle serait charmée, au contraire, de cette double existence.

—Vous m'avez surpris, je n'ai rien à cacher, vous le lui direz.

—Ainsi, reprit le vieux Rig regardant autour de lui, l'air bon, confiant, jouant, le vieux coquin, comme le chat joue avec la souris qu'il va dévorer, ainsi vous avez loué cette charmante petite maison pour y faire de la sculpture et vous reposer quelques heures par jour du tracas des affaires?

—Absolument! montez, vous allez voir mon atelier.

Rig le regarda, il trouvait que l'audace allait un peu loin; Fernand, qu'il avait vu deux jours avant, qu'il croyait sous les verrous, pouvait s'être échappé, avoir hâtivement loué la petite maison qu'il connaissait, avoir changé de nom pour dérouter les recherches, avoir fait enfin ce qu'il était nécessaire de faire pour égarer la police; mais il ne pouvait en deux jours s'être improvisé sculpteur. On juge de l'étonnement du vieux Rig quand, dirigé par Fernand, il entra dans la chambre où il avait fait sa lugubre expérience, transformée maintenant en atelier. Les idées du vieux Rig traversaient rapidement son cerveau, et il pensa aussitôt qu'avant son mariage avec Iza, Fernand avait cette maison; il pensa que Mme Davenne occupait toujours le pavillon. En dehors de son ménage, Fernand avait continué les relations qu'il avait avec celle que l'on appelait la Femme du mort; voulant brusquer la situation, il dit à Fernand:

—Puisque je vous ai rencontré, allons au plus vite à Auteuil.