—Bah! nous avons bien le temps.

—Comment, fit le vieux Rig en clignant de l'œil, nous avons bien le temps pour embrasser ma nièce!

—Non, répondit Séglin, nous avons le temps de régler nos comptes.

—Pardon, mon cher neveu, au contraire, ces fonds m'embarrassent et j'ai hâte de me décharger de cette responsabilité.

Cela était dit d'un ton tel que Fernand y répondit par le plus aimable sourire.

Alors, sur un signe de Séglin, que remarqua le vieux Rig,—la vieille servante apporta sur la table des vins qui avaient besoin de leur étiquette pour justifier leurs noms. Mais Fernand ignorait que le vieux Rig faisait un peu de chimie; il se méfiait des produits étranges qu'on servait, il vit l'intention de son neveu, et tout aussitôt il sembla s'y livrer avec complaisance.

Fernand, confiant, versait; Rig buvait. Fernand, silencieux, écoutait Rig. Il parlait, le vieux Moldave, il parlait tant que Fernand crut prudent de s'arrêter. En voulant griser le vieux Rig, il avait dépassé le but; mais le plus singulier effet se produisit. Tout à coup, Rig prit le verre à moitié plein de Fernand et lui dit:

—Mais vous ne buvez pas, vous; je vous croyais un joli buveur… Vous voulez donc me griser? et son petit œil jeta un éclair qui embarrassa Fernand.

Cela dura l'espace de dix secondes, pendant lesquelles le vieux Rig montrait son verre vide et celui de Fernand plein. Ce dernier s'écria:

—Comment! je ne bois pas?… Mon cher oncle, dans votre pays on n'est pas, comme en France, habitué au bon vin, nous buvons sec et longtemps, et il n'y paraît pas…