—Imbécile qui veux jouer ce jeu-là avec Rig. Va donc apprendre à boire… niais!

Est-ce à dire que le vieux Rig n'aimait pas boire? Oh! non. Le vieux Rig aimait tout ce qui était bon; il l'aimait mieux encore quand ce qui était bon ne lui coûtait rien. Fernand immobile ayant abandonné la table, le père Rig l'injuriait, mais tranquille, assis devant lui, vidant le flacon in poculis. Sachant bien que, ce qui avait mis son «neveu» trop confiant dans cet état n'avait rien de commun avec l'ivresse, sachant le temps exact de sommeil auquel il était condamné, Rig, tranquille, en prenait à son aise; il buvait, calme, cherchant dans son cerveau le moyen de profiter de la situation.

Il ne pouvait jouer longtemps le rôle du vieux Moldave devant Fernand, celui-ci le lui avait prouvé en le mettant en demeure de remplir les conditions arrêtées lors de son mariage. Il fallait donc quitter la maison discrètement pendant le sommeil de Séglin. Cela était simple, mais ne servait point le but que Rig poursuivait. Que faire?

Et le vieux Rig cherchait dans le vieux bourgogne la solution du dilemme; il versait; puis, après avoir empli son verre, après l'avoir englobé de ses mains, il le soulevait, clignait de l'œil, semblait se mirer, mais cherchait une idée dans ce rubis diaphane, puis il le redescendait lentement jusqu'à son nez, dont les narines se dilataient au parfum du bon vin…. Après le nez, il y trempait ses lèvres.

Déjà le corps jouissait; toujours, le cerveau travaillait. Puis il penchait la tête et versait dans sa bouche édentée le vieux bourgogne; le vin soulevé par la langue caressait le palais et roulait en crépitant son filet velouté dans la gorge…. Le vieux Rig pensait toujours et l'idée ne venait pas.

Trois fois, quatre fois, cinq fois il recommença; puis, la tête penchée en arrière, le regard dans le vide, il fit tout à coup claquer sa langue et s'écria:

—C'est ça, et je ne risque rien.

Rig avait pensé que le seul, le véritable auxiliaire dans la vengeance et la restitution qu'il poursuivait, c'était Séglin. Fernand était l'ennemi naturel de Pierre, Fernand était intéressé à connaître le secret de la mort étrange de celui qu'il poursuivait. Fernand avait tout intérêt à retrouver aujourd'hui Mme Davenne: cela était le côté audacieux du but.

Tout dire à Fernand, lui apprendre qu'il avait été la dupe de Pierre dans son mariage avec Iza par l'intermédiaire de lui-même, c'était un aveu difficile; il fallait lui apprendre que sa banqueroute avait dès le début été combinée et exécutée par Davenne. Tout cela était bien difficile.

Il est vrai qu'il y avait un côté protecteur, c'est que le vieux Rig savait l'arrestation et les poursuites sous le coup desquelles Fernand était. Or, si son «neveu» se fâchait en apprenant qu'il n'était pas du tout de la même famille; si son «neveu» voulait trop sévèrement exiger des comptes relativement à la dot, il le menaçait de le livrer aussitôt aux agents qui étaient à sa recherche.