C'était un petit homme sec… la tête était un peu grosse pour le corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse, ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les étrillait de ses doigts minces et crochus; l'œil était brun feu comme celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat.
Il s'était paré!… Vêtu d'une houppelande trop longue, il était boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux; sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage.
Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus tard, se sauver du bord dans un atterrissage… Pris par les sauvages, il avait vécu quinze années avec eux…
On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté… Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait qu'un maître: sa volonté, lui.
Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter sur lui… Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue… la police!
Pierre dit au vieux Rigobert:
—J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens, pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la Sémillante.
En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix:
—Taisez-vous… taisez-vous… lieutenant, je vous en prie, ici les murs ont des oreilles… Que voulez-vous de moi?
—Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses tout ce que je te demanderai… Il n'y a pas de danger pour toi, et il y a beaucoup d'argent à gagner…