—Très bien… très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:
—Allons, mon vieux, lève l'ancre… je vais changer ta praline.
Et la voiture partit.
IV
LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET.
La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé.
C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à l'irréparable malheur… L'avenir était maintenant muré, sa pensée n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier le passé… Son cœur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale énorme… lorsque son maître lui avait dit la veille:
—Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la Vengeance; tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié.
Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre… Confiant, il obéissait, se répétant son mot:
—Espère! espère!