L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'œil brillant d'une fièvre inquiète, les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir ses larmes,—car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits, comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le baiser…

En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui venait de couvrir la maison de deuil.

Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur, en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des petits enfants: la mère! l'enfant dit:

—Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne… tu vas dormir aussi… petit père te gronderait demain… et il est bon, petit père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus.

L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère près d'elle.

Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin, qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la mère… terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant:

«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!»

Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace: une condamnation!

Elle resta inerte, l'œil fixe, regardant son enfant endormi sur son bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le rêve de son enfant, châtier sa faute.

Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait fixé sur son enfant.