Jeanne endormie disait en rêvant:
—Pardonne, petit père!
Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas:
—Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant:
—Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!…
Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas; que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la mort… L'inertie l'accablait.
Tant que Pierre avait été autour d'elle, confiant dans son affection, honnête, buvant à la coupe toujours pleine d'un amour sacré, sans désir, parce que leurs yeux et leurs mains se rencontraient chaque jour… il lui avait semblé que son ménage était l'habitude et qu'il devait toujours durer ainsi. Dans ce gris bleu des horizons calmes, elle n'avait jamais ressenti pour son mari d'autre désir que de l'avoir près d'elle; il était le pendant nécessaire au tableau qu'ils formaient en se plaçant chacun d'un côté de leur enfant…
C'était surtout en l'admirant, en le respectant et en l'estimant qu'elle l'avait accepté pour époux; elle était si jeune, si seule, qu'elle cherchait bien plus un compagnon qu'un mari. Pierre était venu et elle avait pris Pierre. Depuis il ne lui avait pas paru que le sentiment qu'elle avait pour lui se fût modifié ou augmenté… elle avait trompé son mari, et c'était pour elle la moitié de l'excuse, que, dans la faute, elle avait été moins coupable que victime… (ce que nous saurons plus tard). Mais à cette heure, veuve devant son enfant, elle sentait que ce qui était sa vie allait disparaître; elle aimait son mari, elle l'aimait d'un amour véritable, ainsi que toutes les natures légères, qui ont besoin de voir mourir leurs proches pour sentir combien ils avaient de place dans leur vie: elle était effrayée du vide.
Pierre aimait saintement. Jamais on ne désirait chez lui, et sa prévenance avait amené sinon l'ingratitude, au moins l'indifférence; on avait l'habitude de ne manquer de rien, et le superflu, l'inutile étaient devenus le nécessaire…
Quand la jeune femme pensa que Pierre allait disparaître à jamais, qu'elle allait se trouver libre pour celui qui l'avait perdue, elle se leva tout à coup, et le rouge au front, elle s'écria: