—Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession… Je suis un malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes indignes, voilà tout… Un ami m'avait commandité; la maison ne faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage riche, à la rétablir… Sur ces entrefaites, mon commanditaire mourut… C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune précaution…, et sa mort livrait mon compte à un créancier terrible… Il pouvait exiger, il exigeait… C'était ma ruine; ma maison n'avait plus que l'apparence… Pour faire un beau mariage, il fallait à tout prix cacher le gouffre… C'est à quoi je m'appliquai… par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!… Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan était de sauver ma maison à tout prix… À cette époque, c'est la faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais… J'étais en relations d'affaires avec la maison Wilson…; les traites étaient payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs. Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais, ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je trouvais ainsi un crédit énorme…Mais la maison périclitait toujours.
—N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le jeu?
—Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai perdu des sommes considérables… C'est la cause de ma perte.
—Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.
—C'est possible… Enfin, monsieur, en faisant ces… faux…, j'étais résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais établi… Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des traites pour une somme semblable et je payais les autres…
—Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes aussi importantes.
—C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris le petit pavillon d'Auteuil… Je fis enfin des folies… et, pour les payer, je dus faire de nouvelles traites.
Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne; j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé, que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert. Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en était fini.
—Mais les bijoux?
—Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous prouvera que j'ai dit la vérité.