Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria:

—Espère! espère! je m'amarre ici… et quand je devrais y venir tous les jours… faudra bien que je la voie… Vingt-cinq ans… c'est elle! Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!… Ah! c'est bien, ça!… c'est bien!

Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue.

—Je me vas embosser là, à l'ombre!…—Et il se plaçait derrière le monument, de façon à ne pas être vu,—et j'espère… Ainsi, cette pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!… Et elle vient là comme une sainte… Elle vient s'abîmer à force de pleurer… Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a fait… Ça me fait quelque chose d'être ici.

Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde…, lorsqu'il vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut, c'était elle! Geneviève Davenne…, la veuve du vivant. Elle avança lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte.

Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune femme qui disait:

—Pierre…, mon Pierre…, je suis bien punie maintenant. Pierre, grâce!… grâce! Fais-moi retrouver mon enfant!

L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses larmes sur ses joues tannées.

—Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus…

Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa demeure.