II
À L'ŒUVRE, SIMON!
Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie, Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était imposée.
Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde, car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui l'entourait.
—Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?… Il ne me manque qu'un pavillon… A mon âge!… Vieux serin, va, tu ne peux donc pas te déguiser comme tout le monde…;—car c'était le fond de la pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était déguisé.—Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais pas pour une fois retirer tes bijoux… Ous qu'elle est? bon Dieu! exclamait-il.
Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard
Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau.
C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et les dernières modes sur nos boulevards.
Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie différente. C'était comme la fabrique de tous les produits dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui indiquait les ateliers avides de jour.
Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers près de la fenêtre en disant:
—Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la brune, le lit prendra l'air…