Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit:

—Nous y voilà, madame Geneviève… Vous allez la voir…

Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et la force lui manquait.

—Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici qu'il faut du courage.

—J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant.

Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent.

Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle avait le courage du courage qu'elle avait eu. Elle avait été au danger comme l'homme va au combat, décidée à tout… Et à cette heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!… Elle avait le désir de reculer… Ce qui la préoccupait le plus, c'était l'engagement de l'action…. Ah! si Jeanne avait été là! Alors, elle l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on vînt la lui arracher.

Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte du vestibule, la faisait entrer… C'était un sanglier que Simon; il donnait de la tête… En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en finir… Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,—Simon voulait ce qu'il appelait l'abordage.

Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait… Et c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres du salon, que l'on voyait filtrer la lumière… Le matelot savait que son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure ou deux dans le salon, écrivant ou lisant… Jusqu'alors, il avait trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps qu'on pouvait donner au sommeil… Le sommeil! pour Simon, c'était le rêve, c'est-à-dire la fortune, les honneurs…, un monde absolument bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait… Le sommeil! fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir!

Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le vice du lieutenant.