Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes amener l'enfant… La lettre était précise: on offrait sans condition; il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule; on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait simplement satisfaire l'enfant.
Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne… la retrouver! Oh! quelle singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord, cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses nuits: c'est que sa fille vivait!…
Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère? Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?… Un seul homme au monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle, et elle avait à se reprocher sa mort… C'était pour sa conscience un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la victime… Elle n'avait donc pas de mystification à redouter.
Si c'était Simon?… Mais Simon était le chien fidèle de son mari, le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu aussitôt… Ce n'était point cela…
Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure… Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où elle était… et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de ses mains, elle s'abandonnait à son imagination:
Elle entendait sonner neuf heures… On frappait à la porte, elle courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile…
Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait, l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir.
Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent, et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier.
Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à un salon… Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c'était d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour… Ah! si elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme… Mais non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui venaient chez elle.
Enfin neuf heures sonnèrent… Au dernier coup, elle fut presque obligée de dominer son émotion, disant: