—Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet.
—J'ai… j'ai… j'ai… je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne peux plus y tenir!
Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion.
—V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors en disant: Simon, faut être sobre… J'étais gai, quoi! À la porte, je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse.
—Commandez! que j'y dis.
—Où que tu vas? qu'elle me dit.
—À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!… espère!… je vas l'emmener cette enfant-là. Je la mène devant les baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y montre ci… j'y montre ça… Elle ne veut rien et elle me tire. Je me dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques; je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces…; il disait des bêtises… Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je regarde mademoiselle… elle pleure… et elle me tire, et elle me tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette petite-là? C'était trop bête!
J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous montre des joujoux, t'en veux pas… des sucres de couleurs, t'en veux pas, des comédies… t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux, mademoiselle?… V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire… Mais où donc qu'elle veut aller? que je me dis.
—Viens donc, qu'elle me dit.
—Mais où? que je dis.