Il vivait avec sa haine… Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais défendue… Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie.

À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et honnête, et sa vie entière était vouée au mal!… à la vengeance! la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne, elle aussi, avait les yeux rouges… Ennuyé, il s'était retiré, et Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas:

—Je suis encore tout émue… Jeanne qui vient de me demander… où est enterrée sa mère!

Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre, il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un fauteuil. Le livre avait pour titre: Les Pauvres; il l'ouvrit au hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se dressa, une page l'avait intéressé, il lut: Les petits enfants.

Voici l'histoire:

«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes indifférents disaient:

—Tiens! c'est la Jeanne!

Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et parfumée.

Elle,—la Jeanne, comme ils disaient,—elle avait bien vingt ans; elle était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce jour-là courbait sa tête.

Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés, se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace.