Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme ira vers toi, te dira ton nom…; tu n'auras qu'à le suivre!… sinon, dès demain je pars… et tu ne reverras jamais ta fille… Tourne le feuillet.»
Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en tomba une mèche de cheveux blonds et dorés… elle les saisit et les embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne… Elle lut deux mots griffonnés par une main d'enfant:
Viens, petite mère.
«JEANNE.»
Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait de l'enfant pour perdre la mère… Cette petite tête d'ange, il la faisait servir au crime!… Et c'était vrai… il avait sa Jeanne; c'était lui qui avait pris sa fille… le misérable! la vie du père, l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant… et tout cela, pour atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette heure.
D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous. Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait plus sa fille!… Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces monstrueuses conditions?… Oh non! La mort plutôt que semblable honte… Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir?
Geneviève passa la plus effroyable journée… parfois, prête à mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir tout dit chez le commissaire… Le soir seulement elle s'y résolut héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait qu'il fût arraché des mains du misérable… Sa lettre terminée, elle écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières… et elle partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient à faire…
Elle sortit et gagna les boulevards… Elle cherchait une boutique d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra:
—Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit… Et elle se hâta d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité… C'est pour un tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement.
—Le voulez-vous en ivoire?