Grande conversation de Louison et de Garamagrif
avec le puissant Scindiah.
Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la belle Alice.
Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que des moricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques heures, une amitié touchante et cordiale.
Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait très-bien de ses fonctions difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son maître, il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars et à tous les députés de se réunir à Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la guerre qu'il allait soutenir.
A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se souvenait toujours des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée par Doubleface à lord Henri Braddock.
Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils, le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran. Grave sujet d'inquiétude.
On se souvient aussi que la paix avait toujours été fort chancelante entre Louison, Garamagrif et Scindiah.
Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux, sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était très-justement fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé de le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.
L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait par-dessus tout la colère de Corcoran, résolut de satisfaire sa vengeance pendant que le maître et Sifflante, sa bonne cravache, n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner.
Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions, comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de l'oeil, s'attendant à tout, et se préparant à leur donner une leçon dont ils se souviendraient longtemps.