Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle éclata de la manière suivante.

Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient leur île par le chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,—ou peut-être cinq heures,—Alice et Sita revinrent de la promenade portées par le puissant Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux, et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier du palais d'Holkar.

A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les lions), éclata derrière Scindiah.

Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une curiosité maligne et méprisante.

Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le peu qu'on connaît de la langue des tigres) signifiait à peu près ceci:

«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête!»

A quoi Louison répondit dans sa langue:

«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit mordant et juste. Tu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa peau est sale comme celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois; il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses affections qui voudra jamais de lui.»

Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux, prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse lui prodiguaient.

«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le: il entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre son honneur.