A cette vue, le Malouin ne fut pas maître de sa colère, et il alla chercher Sifflante, sa fameuse cravache.

Louison demeura stupéfaite. Elle était allée se promener; quoi de plus naturel? N'était-elle pas née dans les bois, au bord des grands fleuves? Avait-elle perdu le droit imprescriptible, antérieur et supérieur, d'aller et de venir? Elle avait suivi Corcoran comme un ami; devait-elle le considérer désormais comme un maître?

Voilà ce que disaient les yeux de la tigresse; mais le Malouin ne réfléchissait pas que lui-même, on épousant Sita et en la préférant à tout, avait fait quelque chose de semblable et manqué aux devoirs de l'amitié; il ne songeait, comme c'est l'usage de tous les hommes, qu'aux torts de son amie, et il leva Sifflante sur les épaules de Louison.

Ce geste la remplit d'indignation. Quoi! c'est ainsi qu'il la traitait! Le coeur de Louison se gonfla, ses yeux se remplirent de larmes; elle se rejeta en arrière par un bond si brusque, qu'il fut impossible à Corcoran de la retenir.

Il sentit alors sa faute et voulut la réparer. Il jeta au loin la cravache et voulut prendre la tigresse par la douceur; il lui fit les appels les plus touchants et protesta que jamais il ne lui infligerait l'odieux châtiment dont elle avait été menacée un instant.

Elle s'approcha, se laissa caresser, écouta en silence les discours de Corcoran, alla baiser la main de Sita et parut avoir tout oublié; mais il vit bien que quelque chose s'était rompu entre eux, et que la première fleur de leur amitié réciproque était flétrie et desséchée. Il résolut donc de la surveiller plus que jamais et de ne plus la laisser sortir sans lui.

Vers cinq heures du soir, au moment où Louison se préparait à recommencer sa promenade, Corcoran l'enferma dans la grande salle du palais d'Holkar, située au premier étage et qui dominait le parc d'une hauteur de trente pieds. Pour plus de sûreté, il mit le gros éléphant Scindiah en embuscade sous les fenêtres. La jalousie qui animait Scindiah contre Louison (tous deux se disputaient les bonnes grâces de Sita) répondait à Corcoran de sa fidélité.

Rien ne saurait peindre l'indignation de Louison, quand elle se vit enfermée et traitée en prisonnière de guerre. Elle rugissait si terriblement, que le palais en trembla sur sa base, et que les habitants de Bhagavapour se cachèrent dans leurs caves.

Corcoran l'entendit et en eut pitié. Sita même implora la grâce de Louison, et ses principaux serviteurs, qui craignaient d'être mis en pièces par la redoutable tigresse, se jetèrent aux pieds du maître pour demander sa liberté.

«Maharajah, dit Ali, seigneur du Bundelkund et de Goualier, cousin germain du soleil et de la lune, neveu des étoiles, favori du tout-puissant Indra qui éclaire les mondes, daigne ordonner que Louison soit relâchée, ou nous sommes perdus.»