«Baber (où l'amour-propre va-t-il se nicher?) se croit le premier homme de son temps et tout à fait invincible dans l'exercice de sa profession. S'il a subi quelques échecs dans le cours d'une vie déjà longue, ces échecs ne sont pas, dit-il, un effet de la faiblesse de son génie, mais de la sensibilité de son coeur. Deux fois les femmes l'ont trahi et vendu; mais aujourd'hui, plein d'expérience et de jours, revenu de sa passion aveugle pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus craindre personne, et l'idée d'obtenir du gouvernement anglais sa grâce et trois cent mille roupies (je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant cette somme de la part de Votre Seigneurie), l'idée plus éblouissante encore de prendre mort ou vif le capitaine Corcoran, que tous les Mahrattes regardent comme invincible, et de terminer ainsi sa glorieuse carrière par un magnifique coup d'éclat, tout cela décide Baber à tenter la grande entreprise.

«Quant aux moyens d'exécution, je le connais: on peut s'en fier à lui. Dans sa première jeunesse, il était l'un des chefs les plus redoutables des thugs, et il a commandé longtemps des bandes de cinq à six cents hommes. C'est parmi ses anciens associés qu'il s'est chargé de recruter trente coquins déterminés, dont le moindre a été condamné à mort deux ou trois fois. Trente, c'est assez; car je ne dois pas dissimuler à Votre Seigneurie que le but de Baber est bien moins de faire prisonnier Corcoran (chose à peu près impossible), que d'en débarrasser le gouvernement anglais, quibuscumque viis, c'est-à-dire n'importe comment.

«Je n'ai pas besoin, mylord, d'informer Votre Seigneurie que, en aucun cas, son nom ne pourra être compromis dans une pareille entreprise, et qu'elle pourra nier hardiment toute participation aux manoeuvres du brave Baber. J'ai dû cependant montrer à Baber les pleins pouvoirs, signés de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis au moment de mon départ pour Bhagavapour, car ce gentleman voulait être certain d'obtenir sa grâce et les trois cent mille roupies que je lui ai promises; mais vous devez bien penser, mylord, que ces papiers précieux n'ont été que montrés et non pas remis à l'honorable M. Baber.

«Au reste, l'exécution de son projet n'est pas très-difficile. La confiance du capitaine Corcoran dans sa popularité est si grande, qu'il n'a pas daigné mettre garnison dans sa capitale. Toute l'armée est distribuée sur la frontière, ainsi que Votre Seigneurie pourra s'en assurer si elle daigne jeter les yeux sur le plan ci-annexé. Il n'y a pas deux cents soldats à Baghavapour; encore ce sont des soldats de police, dispersés dans les divers quartiers. Le palais est ouvert à tout le monde et à toute heure du jour. La seule garde qui soit à craindre, est composée d'un jeune tigre de trois mois et demi à peine, d'un grand tigre sauvage et de sa mare, cette fameuse Louison qui a donné tant de fil à retordre au colonel Barclay. Ces trois animaux sont doués d'un instinct merveilleux; mais il est aisé de les surprendre à l'heure de la sieste et de les enfermer.

«Baber et moi, tantôt séparément, tantôt ensemble, nous avons examiné avec soin la disposition du palais et de ses issues, et fait notre plan de campagne. Il me paraît impossible que le soi-disant maharajah puisse s'échapper, quelle que soit sa force physique, qui est vraiment prodigieuse, et quel que soit son sang-froid.

«Si j'ai pris soin, mylord, de ne pas mêler le nom de Votre Seigneurie à ceux de M. Baber et d'autres gentlemen de même farine, je n'ai pas voulu non plus qu'on pût m'attribuer, en cas d'insuccès, une part quelconque de l'affaire. Ce n'est pas que je ne sois toujours prêt à exécuter, consilio manuque, tout ce qu'il plaira à Votre Seigneurie de m'ordonner dans l'intérêt du gouvernement de la Reine, notre gracieuse souveraine; mais ici il n'est pas nécessaire de pousser si loin le zèle. Grâce au ciel, Baber et ses complices feront tout à eux seuls, et je ne tremperai pas les mains d'un loyal Anglais dans un meurtre que la morale publique réprouve bien que la politique le commande.

«En revanche, je me suis réservé la prise de possession de Bhagavapour au nom de Votre Seigneurie. Je profiterai du trouble qui suivra la mort de Corcoran pour annoncer l'arrivée prochaine de l'armée anglaise. Je connais ce peuple. Corcoran mort, nul n'osera résister, et tous ses desseins périront avec lui. Quant à la veuve et au jeune héritier présomptif, ils seront, comme disent les Français, expropriés pour cause d'utilité publique.

«J'espère que le prochain courrier apportera de bonnes nouvelles à Calcutta, et j'ose, mylord, supplier Votre Seigneurie de croire aux respects les plus profonds.

«De son très-loyal, très-obéissant

«et très-dévoué serviteur,