«GEORGE-WILLIAM DOUBLEFACE
«(alias SCIPIO RUSKAERT).»
«P.S. Votre Seigneurie ne sera pas étonnée, j'ose le croire, si j'ai dû porter à un million de roupies le crédit qu'elle a daigné m'accorder sur la maison Smith, Henderson and Co, de Bombay. Votre Seigneurie n'ignore pas que les investigations de toute espèce auxquelles je me suis livré par ses ordres coûtent fort cher, et que, de toutes les marchandises connues, la trahison est la plus précieuse, bien qu'elle ne soit pas la plus rare. Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai dû acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, et bien que ces consciences païennes ne soient pas tout à fait au même taux que les consciences chrétiennes de messieurs les membres de la chambre des communes, cependant le tarif est encore très-élevé. Du reste, le trésor d'Holkar, auquel le soi-disant maharajah n'a fait qu'une brèche insignifiante, remboursera amplement le gouvernement de Sa Majesté.
«Il est même possible—mais ceci n'est qu'une conjecture dont Votre Seigneurie fera le cas qu'elle jugera convenable—que le gouvernement de Sa Majesté ne soit pas obligé de remplir tous ses engagements envers Baber; car il est très-vraisemblable, ou que Corcoran surpris se défendra vigoureusement et pourra tuer quelques-uns des assaillants et peut-être Baber lui-même (ce qui éteindrait la créance en même temps que le créancier), ou que le peuple, indigné de l'assassinat de son chef bien-aimé, prendra les armes et se jettera sur les meurtriers, surtout si, comme il est désirable, la veuve du soi-disant maharajah survit à son époux et poursuit implacablement sa vengeance. Dans ce cas, l'économie serait encore plus complète, car aucun de ces gentlemen ne pourrait réclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais ne perdrait guère que la somme insignifiante de vingt mille roupies, arrhes nécessaires du marché. Il pourrait même arriver que Sita, ignorant les diverses réflexions qui ont été échangées entre Baber et moi, et se défiant des ministres du défunt mahajarah, eût l'idée de me confier le soin de sa vengeance. Dans ce cas, je me verrais obligé de poursuivre les assassins et de ne faire grâce à personne. Plus j'y pense, plus cette dernière solution me paraît la plus vraisemblable et la meilleure.
«2e P.S. Au moment où j'allais terminer ce trop long rapport, un grand tumulte s'est élevé dans Bhagavapour. J'ai mis la tête à la fenêtre pour voir de quoi il s'agissait. J'ai même cru que Baber, par excès de zèle, venait de commencer l'attaque. C'était une erreur. Le peuple tout entier levait les yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris comme à la vue d'un animal extraordinaire. J'ai regardé en même temps que les autres, et j'ai vu un ballon d'une forme extraordinaire descendre lentement dans le parc du maharajah. On a jeté l'ancre. J'étais trop loin pour rien distinguer; mais le peuple se prosterne dans les rues en criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du feu, qui vient rendre visite à Vichnou, son confrère, incarnée à Bhagavapour dans la personne de Corcoran. Je vais voir cette merveille et savoir quel est cet aéronaute qui joue le rôle du puissant Indra. A coup sûr, cet incident imprévu est fait pour augmenter encore le crédit et la réputation du maharajah.»
VII
Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo,
fut présenté à Scindiah.
Scipion Ruskaert ne s'était pas trompé. C'était bien un ballon qui venait de s'abattre, comme un oiseau de proie, sur la ville de Bhagavapour, et qui excitait la rumeur publique. En un instant, malgré l'apathie invincible des Indous, tout le peuple, saisi de respect, d'admiration et de curiosité, se précipita vers le parc du maharajah, afin de contempler de plus près cet animal singulier et prodigieux.
Mais au moment où l'on allait forcer l'entrée, Louison, qui se promenait tranquillement, s'étonna de ce grand concours de peuple et s'avança vers les Indous comme pour les interroger. En un clin d'oeil, la foule disparut, refoulée par la frayeur, dans les rues environnantes, ce qui permit aux serviteurs du palais d'avertir Corcoran.