—N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du passé, pensons à l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des amis qui l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde pour moi la gauche, où je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort, car c'est là qu'il a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous êtes tourné, ne vous effrayez pas, et ne lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite est assurée.

—Et ma fille? dit le vieillard.

—Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle fasse lentement sa retraite sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne contenance et de regagner Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps d'arriver, et nous serions enveloppés et taillés en pièces. Demain, avec toutes nos forces, nous pourrons présenter la bataille à forces égales, et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aïeul Rama aurait avalé dix mille Anglais comme un oeuf à la coque.»

Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà montée sur son éléphant:

«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connaît ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre maîtresse.... Vous lui devez respect, amour, fidélité, obéissance.... Si vous y manquez un seul jour, notre amitié est rompue....»

Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il regardait de travers la tigresse et l'écartait avec sa trompe. Louison, qui n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. Corcoran jugea nécessaire de la calmer.

«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités seront connues de tout le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant) vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.»

De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah, le força de contracter alliance avec la tigresse, et même fit monter celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme pour regarder Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison.

C'est après avoir pris tous ces arrangements, et forcé Sita de partir avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'à couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-là.

Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, après avoir laissé respirer ses chevaux, essoufflés d'une course trop précipitée, donna le signal de l'attaque.