Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui gardait la tranchée et passa tranquillement.

«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers soldats, et qui gagnent bien leur argent!»

XVII

Destinée finale du lieutenant Robarts,
du 21e de hussards.

La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De part et d'autre, on se préparait à l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus. Les sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une de l'autre qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence, tout était tranquille.

Mais dans la partie du camp anglais occupée par les cipayes, on aurait pu entendre des mots d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille des officiers européens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait partout ses ordres mystérieux.

Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et une première colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada la brèche, la baïonnette au bout du fusil.

Au même instant, une fusillade épouvantable les accueillit de front et sur les flancs; cinq ou six pièces de canons chargées à mitraille firent une large trouée dans leurs rangs; une rangée de bombes, cachées au fond du fossé par les soins de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds. La moitié de la colonne fut détruite en un clin d'oeil. Les autres redescendirent rapidement la brèche et rentrèrent dans la tranchée.

A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brèche, ne put s'empêcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque aucune perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.

Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille et souriant comme s'il eût été au bal, il avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la portée de ce premier succès, il attendait avec confiance la seconde attaque. A côté de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme. Derrière eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline que Corcoran lui avait imposée depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui faisait deviner et prévenir tous les désirs de son maître, inspirait aux soldats d'Holkar un respect superstitieux.