«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est à recommencer.... Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur grave. Vous avez traité cet Anglais comme un beefsteak cuit à point; il fallait le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez, et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»
La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la tête basse, honteuse de s'être si maladroitement trompée.
Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si délicatement saisi et si peu endommagé par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert sans blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse idée de faire sur Louison une décharge générale. Une balle destinée à la tigresse entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle du gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses malheurs, s'il était infortuné, ce que j'ignore.
Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il était impossible d'avoir des renseignements précis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand bruit se fit bientôt entendre sur un autre point des remparts qui était mal gardé. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient d'escalader la muraille, et avaient pénétré dans la ville. Déjà les soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brèche. Je vais au-devant de ceux-là. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»
En même temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la brèche, et marcha contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.
Sa première précaution fut de renverser les échelles dans le fossé pour empêcher qu'on ne vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en faire un cul-de-sac infranchissable. Par bonheur la rue était fort étroite, et ce travail fut terminé en quelques secondes. Puis il commença à refouler l'ennemi de divers côtés dans cette rue, et amenant à son extrémité trois canons de campagne, il les fit charger à mitraille et somma les Anglais de se rendre.
Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. Aussitôt Corcoran fit tirer sur eux à mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de morts et de blessés.
Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pénétré dans Bhagavapour.