«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs, du célèbre Robert Surcouf, de Saint-Malo. Son père était le propre neveu du beau-frère de mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves Quaterquem[1], aujourd'hui membre de l'Institut de Paris, et qui a découvert, comme chacun sait, le moyen de diriger les ballons, est mon cousin germain. Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé Barberousse était au collége en même temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand, et eut l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer son poing fermé sur l'oeil du vicomte, pendant la récréation, entre quatre heures et demie et cinq heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs, que je suis de bonne maison, et que les Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le soleil en face.
Note 1: [(retour) ]
Voir les Amours de Quaterquem.
De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis né une ligne de pêche à la main. Je montais seul dans la barque de mon père à l'âge où les autres enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand mon père eut péri en portant secours à un bateau pêcheur en détresse, je m'embarquai sur la Chaste Suzanne, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine vers le détroit de Behring; après trois ans de courses vers le pôle nord et le pôle sud, je passai de la Chaste Suzanne sur la Belle-Émilie, de la Belle-Émilie sur le Fier-Artaban et du Fier-Artaban sur le Fils de la Tempête, un brick ailé qui file ses dix-huit noeuds à l'heure, toutes voiles dehors.
—Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel de l'Académie, vous nous avez promis l'histoire de Louison.
—Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.»
Mais un bruit lointain de tambours lui coupa la parole. On battait le rappel.
—Qu'est ceci? demanda le président avec inquiétude.
—Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier effrayé qui a barricadé la porte et qui est allé demander du secours au poste voisin. Poltron, va!
—Parbleu! dit un académicien, il aurait bien mieux fait de laisser la porte ouverte. Je ne perdrais pas mon temps à écouter l'histoire de Louison.
—Attention! dit le capitaine. Voici qui devient sérieux. On sonne le tocsin.»