Effectivement le tocsin retentit au clocher le plus voisin, et se communiqua bientôt à tous les autres avec la rapidité de la flamme poussée par le vent.
«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. L'affaire sera chaude, ma pauvre Louison, car je vois qu'on va t'assiéger comme une place forte....»
Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était vers la fin de l'année de 1853, j'avais fait construire le Fils de la Tempête à Saint-Nazaire, et je venais de décharger dans le port de Batavia sept ou huit cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était bonne. Donc, content de moi, de mon prochain, de la divine Providence et de l'état de mes affaires, je résolus un jour de prendre un plaisir qu'on n'a pas souvent sur mer: c'est celui de la chasse au tigre.
Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui est, d'ailleurs, le plus bel animal de la création,—regardez Louison,—a reçu malheureusement du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf, l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il préfère à tout, c'est le singe, à cause de sa ressemblance avec l'homme; et l'homme, à cause de sa supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il ne mange jamais deux fois du même morceau, et par exemple, si Louison avait dévoré à déjeuner une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à l'heure du lunch. Elle est friande comme un chat d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.)
«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je sais bien que Louison aurait tort, et que les deux épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne se refait pas.»
Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule, et chaussé de grandes bottes comme un Parisien qui va chercher un lièvre dans la plaine Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden, voulait me faire accompagner par deux Malais chargés de dépister le tigre et de se faire manger à ma place, si par hasard le tigre était plus habile que moi. Vous entendez bien que moi, René Corcoran, dont le bisaïeul était l'oncle du père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant cette proposition. On est Malouin, ou l'on n'est pas Malouin, n'est-ce pas? Or, je suis Malouin, et, de mémoire d'homme, on n'a jamais entendu parler d'un Malouin mangé par un tigre. Du reste, la réciproque est vraie, et l'on ne sert pas souvent de tigres sur la table des Malouins.
Cependant, comme, après tout, il me fallait des aides pour transporter ma tente et mes provisions, les deux Malais me suivirent, conduisant un chariot.
Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia, une rivière assez profonde qui traversait la forêt des singes, aussi grande et plus peuplée d'animaux carnassiers que le département même de la Seine. C'est dans ces épais fourrés qu'on trouve le lion, le tigre, le boa constrictor, la panthère et le caïman, les plus féroces de toutes les bêtes de la création,—l'homme seul excepté, qui tue sans besoin et pour le plaisir de tuer.
Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur devint si forte, que les Malais eux-mêmes, accoutumés pourtant à leur propre climat, demandèrent grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je m'étendis dans le chariot, la main sur ma carabine, car je craignais quelque surprise, et dormis profondément.
Un spectacle étrange m'attendait au réveil.