Cependant le bruit des applaudissements s'était apaisé, et Corcoran allait continuer son discours, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre à la grande porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et donner des marques d'une frayeur épouvantable. Déjà Sougriva s'avançait pour connaître la cause de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé vide, Louison s'avança lentement, couverte de sang et portant dans sa gueule le corps inanimé de Lakmana.
A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, et Corcoran lui-même parut étonné.
Louison déposa sur les marches du trône le brahmine qui ne donnait plus aucun signe de vie, et faisant signe à son maître de le suivre, reprit le chemin par lequel elle était venue. Déjà l'on murmurait dans la foule et l'on parlait de lui tirer des coups de fusil pour venger la mort du brahmine, mais le Breton devina l'intention de la tigresse, et cria qu'elle était innocente et qu'elle allait en donner la preuve.
En effet, elle le conduisit tout droit à la maison de Lakmana, descendit dans le souterrain et montra les tonneaux de poudre, la traînée, la mèche éteinte et un homme dangereusement blessé qui avait le ventre ouvert d'un coup de griffe. C'était le complice du brahmine, et il raconta lui-même ce qui s'était passé.
Louison n'était pas morte en tombant dans les oubliettes de la tour d'Ayodhya. Elle était tombée comme tombent les chats et les tigres, sur ses pattes, et elle était demeurée étourdie de la chute et presque évanouie au fond de cet affreux précipice, pavé de rochers et d'ossements humains. Dès que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait ni porte ni fenêtre, si ce n'est à une hauteur de soixante pieds. Encore en était-elle séparée par la funeste trappe qui avait causé son malheur.
Mais Louison n'était pas de ceux qui se désespèrent et qui n'attendent leur salut que du ciel et du hasard. Pendant trois jours et trois nuits sans se lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles et ses griffes, n'ayant pour toute nourriture qu'une demi-douzaine de rats, ce qui lui fit faire la grimace, car elle était délicate et même un peu petite-maîtresse; elle n'aimait que les fleurs, les parfums, et les animaux des forêts. Cependant elle vécut, c'était l'essentiel, et fit enfin son trou sous terre comme une taupe. Après trois jours de travail acharné, elle revit la lumière du soleil si chère à tous les vivants, et se trouva libre à vingt pas environ des remparts d'Ayodhya.
On juge aisément de quelle ardeur de vengeance elle était animée. Elle courut tout d'un trait à Bhagavapour, et sans s'occuper des détails de la fête, elle enfonça d'un choc enragé la porte de la maison de Lakmana, chercha partout le brahmine, et le découvrit dans le souterrain, juste au moment où il allait en sortir après avoir allumé la terrible mèche.
Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup de griffe, l'achever d'un coup de dent, et blesser son complice fut l'affaire de quelques secondes. Dans la lutte, la mèche s'éteignit (nouveau bonheur!) et Louison très-fière de son exploit, quoiqu'elle n'en connût pas tout le prix, se montra, comme on l'a vue plus haut dans l'assemblée, et avertit le peuple de Bhagavapour du danger qu'il avait couru.