Jusque-là le combat était égal, et je ne savais pour qui faire des voeux, car enfin l'intention de Louison n'était pas bonne, et sa plaisanterie était fort désagréable pour son adversaire; mais Louison était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes, tant de souplesse dans les membres, tant de variété dans les mouvements! Elle ressemblait à une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au soleil sous les yeux de sa mère.

Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se tordait sur le sable en poussant des cris rauques qui faisaient retentir la forêt. Les singes, perchés en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce terrible combat. Les babouins montraient Louison aux macaques et lui faisaient, le petit doigt posé sur le nez et la main déployée en éventail, le geste moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même, plus hardi que les autres, descendit de branche en branche jusqu'à six ou sept pieds de terre, et là, se suspendant par la queue, il osa du bout de ses ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable tigresse. A cette plaisanterie, tous les babouins poussèrent de grands éclats de rire; mais Louison fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer, et se tint pour très-heureux d'avoir échappé aux dents meurtrières de son ennemie.

Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse dans la rivière. Elle leva les yeux au ciel, comme pour implorer sa pitié ou le prendre à témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par hasard.

Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux regard où se peignaient toutes les angoisses de la mort! Pauvre Louison!

Au même instant le crocodile plongea, entraînant Louison sous l'eau. A cette vue je me décidai.

Le bouillonnement de la rivière indiquait les efforts de Louison pour se dégager. J'attendis pendant une demi-minute, la carabine à l'épaule, le doigt sur la détente, l'oeil fixe.

Heureusement, Louison, qui est un animal, si vous voulez, mais qui n'est pas une bête, s'était dans son désespoir accrochée fortement à un tronc d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.

Cette précaution lui sauva la vie.

A force de se débattre, elle parvint à élever sa tête au-dessus de la rivière et à se tirer par là du danger le plus pressant, celui de se noyer.

Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin de respirer, et, moitié de gré, moitié de force, revint avec elle au rivage.