C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son sort fut décidé. L'ajuster, tirer mon coup de carabine, lui envoyer une balle dans l'oeil gauche et lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes. Le malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir. Il battit le sable de ses quatre pieds et expira.
La tigresse, plus prompte encore que moi, avait déjà retiré de la gueule de son ennemi sa patte à demi déchirée.
Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut pas un témoignage de confiance ou de reconnaissance. Peut-être pensait-elle avoir plus à craindre de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de fuir; mais la pauvre bête, réduite à trois pattes et presque estropiée de la quatrième, ne pouvait aller bien loin. Au bout de dix pas, je l'atteignis.
Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais déjà beaucoup d'amitié pour elle. D'abord je lui avais rendu un grand service, et vous savez qu'on s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on leur rend que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus, elle me paraissait d'un très-bon caractère, car la plaisanterie même qu'elle avait voulu faire au crocodile indiquait un naturel porté à la joie; or, la joie, vous le savez, messieurs, quand elle n'est pas feinte, est le symptôme d'un bon coeur et d'une bonne conscience.
Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille lieues de Saint-Malo, sans amis, sans parents, sans famille. Il me sembla que la société d'un ami qui me devrait la vie,—cet ami eût-il quatre pattes, des griffes redoutables et des dents terribles,—vaudrait toujours mieux que rien.
Avais-je tort?
Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé.
Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je dois dire que Louison ne me parut pas avoir besoin d'un ami autant que moi.
Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant se soutenir qu'avec peine sur trois pattes, se coucher sur le dos, et là, attendre mon attaque en désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est habituel quand elle se met en colère, elle grinçait des dents, elle me montrait ses griffes et semblait prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre chèrement sa vie.