«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»
On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une jeune fille plus charmante que Sita. Elle était droite comme un palmier, et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze ans à peine, ce qui est, dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.
«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour où je t'ai vue naître, toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux!
—Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre?
—Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner à mes soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée et qui se repaissent de viande crue et de sang, épouvante nos brahmines. Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas vu la ruine de tout ce qui m'est cher.
—Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou du vieillard.
—Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je crains tout pour toi; et pour tes frères je ne craignais que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la vallée de la Nerbuddah avec une armée. Il est à sept lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours de marche; car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux, de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute espèce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour. Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivière, n'étant pas assez sûr de mon armée. Je soupçonne ce misérable Rao de vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperçois au détour de la rivière? Serait-ce déjà l'avant-garde de Barclay?»
Au même instant, un coup de canon retentit: c'était un artilleur de la forteresse qui faisait feu sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait de s'arrêter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça en sifflant dans la rivière.
A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora le drapeau tricolore et s'avança, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne cherchèrent pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car c'était lui) mit pied à terre et s'avança d'un air assuré vers la porte du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baïonnette et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre à leurs questions et à leurs menaces (quoi qu'il entendît très-bien la langue du pays), se retourna lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet qui était suspendu à sa ceinture.