On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la flûte de Tulou.

D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.

Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère s'empêcher d'hésiter.

Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et défenseur de la société.

Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la bouche.

C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.

Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries des avocats, du moins les juges.

Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage de son oncle.

De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla dîner.

«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du succès de Brancas.