—Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous d'un enterrement par hasard?»

Brancas poussa un profond soupir.

«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plaît et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en avertis. Voici mon père.»

Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et donnant le bras à Mme Bonsergent. Elle s'avançait toute décolletée, les bras nus, et enfermée dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis dix ans.

XIV

«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf heures. La moitié de la ville est couchée, et l'autre, à coup sûr, se déshabille.»

Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, fort dédaigneuse pour les habitudes régulières de la province, était parfaitement vraie en temps ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par Oliveira, le désir de recommander ses parents et soi-même à un député influent, le secret espoir d'un bon souper (qui n'était pas annoncé dans le programme, mais que tout le monde prévoyait), et enfin le désir de voir Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour à tour représenté comme le plus farouche des démagogues ou comme le plus brillants des orateurs, tout cela avait réuni dans le salon d'Oliveira la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie tous semblables par leurs manières, sinon par l'uniforme, se promenaient dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cirées que leurs bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient près de quelques dames reléguées dans un coin du salon, et qui, comme eux avaient vu le feu.

Parmi les personnages, après le maître de la maison, brillaient au premier rang le conseiller d'État, le préfet, le général, le secrétaire général et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, et vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, où sa beauté brillait sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invités, attentive à les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus active sollicitude. Elle pratiquait à merveille le métier si difficile de maîtresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de présence d'esprit et de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs, souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant elle était préoccupée d'une pensée secrète. Sans connaître encore l'amour de Brancas et de Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son amie pour l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât aussi peu de venir lui faire sa cour.

Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait la pendule avec impatience. Quand neuf heures sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul, semblable au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon d'un air aisé, la tête haute et sans saluer personne comme il convient à un jeune homme bien portant, riche et célibataire, donna une poignée de main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, qui l'attendait avec quelque émotion, lui débita un petit compliment préparé d'avance, et s'adossant à la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée le plus fier des binocles. Graindorge, étonné de le voir entrer seul, allait lui parler de son neveu, mais Rita le prévint.

«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.