—Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour donner la main à Mlle Bonsergent et l'amener ici.
—Ah!» dit Rita rêveuse.
Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté toujours croissante des cuirs et de l'influence des vents alisés sur la fabrication des tiges de bottes, se retourna et dit:
«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?
—Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un ton significatif.
Au même moment, le Parisien parut donnant le bras à la rêveuse Élodie qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse méritoire. Claudie les suivait avec son père.
Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie était souriante, ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle goûtait sans mélange le plaisir d'aimer et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait avec une admiration non déguisée, pendant que l'autre moitié, plus circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un bouclier contre son amie.
Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et de conscience de sa beauté pour ne craindre aucune rivalité, elle se sentit assez mal disposée pour la nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable, n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des Plantes, homme doux, pacifique, et sensé, jeta l'an dernier son ami du troisième étage dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant à terre. Un autre, plus curieux encore et plus dévoué à la science, coupa son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair à saucisses, désireux d'introduire un mets nouveau dans la Cuisinière bourgeoise, et de remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. Celui-là était un utilitaire. Un troisième, chimiste distingué, mais économe, essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce fut sa seule défense devant le juge ignorant qui l'envoya à la potence. Hélas! on a si peu d'égards pour les savants!
Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre échapper de ses mains, eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie. Au reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute les paroles et de tous les gestes de Rita, ne servit pas peu à ramener le calme dans l'âme de la jeune Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de Brancas, ne s'aperçut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait l'attribuer aux préoccupations habituelles d'une maîtresse de maison.
Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main à Brancas: