—La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira.
—Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme.
—Oh! oh!» dit le receveur des finances, un peu étonné d'une ellipse aussi forte.
Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait sur leurs figures naïves le progrès de la discussion. Quelques verres et quelques fourchettes restèrent levés.
«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout entier est un grand homme.
—Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet.
—Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les rues, et quand il fait le pain, et quand il gâche le plâtre; grand homme en tout, grand homme toujours.
—C'est la thèse des démagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet, qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le nom de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, émeut toujours les électeurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet, il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est héros, il n'y a plus de héros.
—Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua Brancas; il n'y a plus ni héros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne Vendôme, les bras croisés.
—Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.