«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»
Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée furent partis, Quaterquem devint rêveur.
«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille somme?»
Tout en parlant, il regardait la pendule.
«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est l'effet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des idées, et le boulevard des Italiens est leur père.»
Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait guère quelle influence cette promenade aurait sur sa destinée.
II
Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton, ayant gagné quelque argent à pêcher la morue sur les côtes de Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem, qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante, devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de France; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait rendre son nom immortel: c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie inconnus.
«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit à l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent l'Europe et peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il aux ballons? Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»
Et il chercha pendant deux ans.