—Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M. Harrison me fait-il la leçon à tout propos? Croit-il que j'ignore les convenances, et qu'il est parfaitement «improper» de témoigner par ses gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? Cela est fort bon dans Oxford-Street, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres; nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des sermons de M. Harrison.»
Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête de Quaterquem. Il est des jours où les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-là, c'était le tour de notre ami. Justement son coeur était vide, car la science est une maîtresse jalouse qui ne laisse pas de place à d'autres amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occupé de ses recherches sur les aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au désert. En quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le coeur du pauvre mécanicien.
«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, déjà fiancée à un autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une découverte qui peut-être doit changer la face du monde!»
La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son ardeur, ne songea plus qu'à se rapprocher de la jeune Anglaise; mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà la salle se remplissait de spectateurs; il fit un effort de génie et trouva cette question:
«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison?»
La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.
«Oui, monsieur,» dit-elle.
L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem était décidé à ne pas s'en apercevoir.
«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin James Harrison, du Devonshire.
—Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air rogue.