—Où?

—Ici même. M. Hornsby sera mon témoin.»

Les deux amis se séparèrent. Quaterquem, rentré à l'hôtel, écrivit à ses dix-sept amis la lettre suivante:

«Orléans, 18 avril 1859.

«Chers Dix-Sept,

«Après-demain, à six heures du matin, il faut que j'envoie le noble, le sage, l'aimable Harrison dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-même y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal élevé a le mauvais goût de ne disputer le coeur et la main de la plus belle des filles d'Albion? C'est incroyable, en vérité!

«Vous pensez bien que je suis trop sage pour me laisser tuer comme un lièvre dans un sillon; mais il faut tout prévoir. Je vous envoie sous ce pli toutes les figures, toutes les planches et toutes les explications nécessaires à la construction de mon aérostat-omnibus. Il ne faut pas que le genre humain pâtisse de mes folies. Je n'ai pas le droit d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec moi.

«Adieu, mes chers et bien-aimés Dix-Sept, mes seuls amours après la divine Alice. Admirez comme tout s'enchaîne en ce monde. Si je n'avais pas reçu d'argent le 15 avril, je n'aurais pas acheté le plat à barbe du grand Napoléon; si je n'avais pas eu le plat à barbe, je ne l'aurais pas cassé et je ne serais pas allé à l'Opéra-Comique; si je n'étais pas allé à l'Opéra-Comique, je n'aurais pas vu miss Alice Hornsby, fille du docte Cornelius; si je ne l'avais pas vue, je ne serais pas amoureux; si je n'étais pas amoureux, j'aurais laissé tranquille le bourru Harrison de la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement, je ne serais pas en danger d'être mis prochainement au Panthéon, car je compte bien, mes chers et fidèles Dix-Sept, que vous prendrez soin de ma gloire, s'il m'arrive de passer le Styx.

«Venez tous sur mon coeur.

«Vôtre, Yves QUATERQUEM.»