—Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du jardin en même temps que Malaga.

—Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres brutaux.

—Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si doux!

—Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier son père.»

La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un piédestal.

«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse férocité.

Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de Claudie et l'examina sans affectation.

«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.