—Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la députation à la main?

—Jusqu'à la consommation des siècles. Mais quel besoin pouvez-vous avoir de moi? N'êtes-vous pas riche, n'êtes-vous pas bien en cour? Que vous reste-t-il à désirer?

—Une misère, à laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon ménage; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser.

—Voyons cette misère.

—Une commanderie dans la Légion d'honneur et la présidence d'une section du conseil d'État; ma femme prétend que cela fait bien au bas d'une carte.

—Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empêchera d'épouser Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce à moi de distribuer des croix et de régler les rangs au conseil d'État?

—Pourquoi non? Tu parles comme un Démosthènes et tu sais te faire entendre. Crois-tu que ce soit un mérite si commun à la Chambre des députés? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta cravate avec moins de négligence, ne faire aucun geste, n'être ému de rien, avoir la tête et les yeux dans la position du soldat sans armes (les yeux à quinze pas devant toi, la tête fixe et mobile), ne te permettre aucune plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est-à-dire les trois quarts de toutes les Assemblées), et citer avec respect les divins axiomes de M. Royer-Collard; si à tous ces mérites tu ajoutes celui de voter bien, c'est-à-dire tantôt avec la gauche et tantôt avec le centre, suivant les intérêts du jour, je te prédis la plus brillante fortune. Tu seras premier ministre avant dix ans, et je serai, moi, grand-croix, ce qui fera plaisir à ma femme et honneur à la famille.

—Accordé. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer à mon ami Ripainsel un ou deux millions que la communauté de P.... a eu l'adresse de se faire léguer par son oncle: à mon retour, je vous suivrai chez le père Oliveira.

—Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?

—Lisez cette lettre.