—Laisse-moi là ce Ripainsel, dit l'oncle après avoir lu, et prends l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira; c'est un bon homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes percées et des vaudevilles éculés, et qui n'en est pas plus fier.

—Il fait des vaudevilles?

—Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; mais il en a fabriqué, à vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'étaient, ma foi, ni meilleurs ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne connais donc pas ton futur beau-père?

—Je ne l'ai jamais vu.—Vous dites qu'il est millionnaire et député, cela me suffit.

—Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir un petit homme tout rond, riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial, empressé, obligeant, indifférent à tout, excepté à ses intérêts, sachant amasser, sachant dépenser, sachant promettre et oublier sa promesse, homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre intérêt à la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est baptisé ou circoncis, honnête homme au demeurant, autant que peut l'être un spéculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir.

—Ce soir, puisque vous le voulez», dit l'avocat.

II

Prodomus.

Oliveira les reçut avec cette politesse aimable et simple qui est la plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Déjà les vieux colonels de l'Empire, les poètes chauves et les jeunes magistrats étaient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux hôtes dans un salon particulier rempli de crics malais, d'épées du moyen âge et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de sa tête quant on veut fumer un cigare.

«D'où vient cette dague florentine? demanda Brancas à son hôte.