En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot. Celui-ci fut blessé légèrement à la main.

—Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes!

Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers (car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets), approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par l'explosion, fut lancée dans les airs à une hauteur extraordinaire; et, parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares périrent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le fossé entre les deux murailles qu'on vînt le tuer ou lui rendre la liberté, fut lancé dans le camp de Pierrot, et retomba à terre sans se faire aucun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui galopait en désordre du côté des îles Inconnues.

Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de sitôt un nouvel assaut. Dès que Kabardantès reparut dans son armée, ce fut une huée universelle. Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le comparaient à une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à son service. Les plus échauffés parlaient de le lapider. Le géant, effrayé de la fureur croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte, qu'il fallait attribuer la défaite à la perfidie de Pierrot, et non à sa propre inhabileté; que personne ne pouvait prévoir l'existence du fatal fossé; qu'il l'avait prévu moins que tout autre, puisqu'il avait sauté dedans le premier; mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même en provoquant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois je me chauffe.

A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine. Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue, la consternation s'empara des Tartares, et Kabardantès lui-même commença à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, même du côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.

Cependant l'empereur des îles Inconnues s'arrachait de désespoir les cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot, secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence et de salut public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à se retirer.

Un siége de cette espèce ne pouvait durer longtemps.

Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les réduire à une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'armée était ce même Trautmanchkof qui avait été quelques jours le favori de l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté, aspirait secrètement au trône.

Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues. Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit: c'était l'armée de Pierrot, qui, son général en tête, poursuivait les Tartares en chantant ce refrain:

C'est le chien de Jean de Nivelle,
Qui s'enfuit quand on l'appelle.