—Au bout du fossé, la culbute.
Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps, restèrent sur le bord et regardèrent tristement le sort de leurs camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas tués du premier coup.
Au milieu de ce désastre, l'âme sensible de Pierrot fut saisie de compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s'ils voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un: on les envoya dans l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient mieux que personne.
Un seul refusa de se rendre: c'était Kabardantès lui-même. Il était tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était invulnérable et que ses os étaient faits d'une manière plus dure que le fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant tomber successivement sur sa tête toute l'avant-garde de son armée.
—Scélérat, cria-t-il à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me tends des piéges.
—Comme à une bête féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bête que féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire; mais sois sûr que cela se retrouvera.
Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les comprenait sans qu'il eût besoin de parler. Il ne craignait pas de risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement après sa mort. Il n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis, et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. Il aurait donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre eût été terminée et que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef; mais il fallait d'abord battre les Tartares si complétement qu'ils n'osassent plus revenir en Chine.
Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades, cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord de la muraille, ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de Kabardantès, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet ordre, Pierrot s'avança sur le parapet du rempart, et dit:
—Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix, les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyez-moi, une bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.
—Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos camarades.